Résumé
"Les Communautés Virtuelles"
(André Lemos)

par Jean-François Marcotte


Dans cet article, André Lemos décrit ce que sont les Communautés virtuelles en définissant minutieusement chacun des concepts utilisés pour décrire la virtualité. Dans un premier temps, il distingue deux facettes du "cyberespace" pour mieux cerner la culture sur les réseaux. Dans un deuxième temps, il fait un bref historique de l'apparition de ces communautés. Ensuite, il confronte le concepts de "communauté" de la modernité à ces nouvelles formes de communautés. Enfin, il discute du débat autour de la relation entre la technique et la culture.

Pour Lemos, les communautés virtuelles sont une des nombreuses facettes de la "cyberculture". Il fait remarquer que le concept de "cyberculture" est la jonction paradoxale entre la technique et la culture. Cette liaison est un des enjeux important de nos sociétés actuelles. Lemos insiste pour dire qu'il ne s'agit pas d'une culture rationalisée mais bien plutôt l'appropriation de la technique par la culture. Il définit le concept de "cyberculture" comme suit: "Par cyberculture on comprend l'ensemble d'attitudes (appropriation, détournement, activisme), nés à partir du mariage entre les technologies informatiques et les médias de communication. Cet ensemble d'attitudes est le produit d'un mouvement socioculturel pour apprivoiser et "humaniser" les nouvelles technologies." (LEMOS, 1994, page 253.). Lemos émet l'hypothèse qu'il s'agit de l'union de la culture post-moderne et du développement des technologies micro-informatiques.

LE CYBERESPACE

Lemos explique que le "cyberespace" comporte deux formes: les réseaux informatiques et la réalité virtuelle. Avant de décrire ces deux formes, Lemos explique le sens du concept de "cyberespace". Ce terme a été inventé par William Gibson pour décrire l'"hallucination consensuelle" dans ses romans "cyberpunk". Dans ses écrits, le "cyberespace" est un espace utopique où circule l'information et est représenté par la "Matrix". Ainsi, le "cyberespace" est un espace abstrait où circule l'information. Avec, la mondialisation des réseaux électroniques et la multiplication des échanges, le "cyberespace" devient un véritable "espace social". Selon Lemos, l'avènement de ces espaces sociaux virtuels posent des réflexions beaucoup plus sociologiques que techniques pour les artisans des réseaux.

Lemos décrit le premier mode d'existence dans le "cyberespace" comme des "immersions subjectives" dans les réseaux informatiques. Il s'agit d'un nouveau mode d'appartenance à une communauté. Ces communautés se caractérisent par une médiation à distance entre des individus. Au contraire, la réalité virtuelle est un mode d'existence par "immersion corporelle". Ainsi, la réalité virtuelle simule un monde irréel par la stimulation de nos sensations. L'individu est submergé dans un univers abstrait où il ne rencontre que des entités irréelles. Le potentiel d'un espace social en réalité virtuelle en grand mais les expériences à grande échelle sont rares. Actuellement, les espaces virtuels d'échanges sociaux existent surtout grâce aux réseaux informatiques.

LES COMMUNAUTÉS VIRTUELLES

La première forme de communautés virtuelles fut les BBS (Bulletin Board Systems), des babillards électroniques où les gens gens peuvent annoncer des messages à un public. C'était la première forme d'échanges sur réseaux avec des groupes sur des thèmes les plus variés. On vit ensuite l'apparition de systèmes d'échanges comme le Minitel en France. Enfin, avec des échanges sur réseaux rapide et internationaux, Internet faisait naître en potentiel incroyable pour le développement de communautés virtuelles. Avec les groupes de discussion (newsgroups) que l'on retrouve sur Usenet, il existe aujourd'hui plusieurs milliers de ces groupes virtuels.

Aucune institution n'est en mesure de régir les flux d'informations sur Internet. Ainsi, l'ordre est laissé à la volonté des membres de la communauté. Lemos explique que ces communautés évoluent de façon libre et chaotiques sous une éthique de base. Les règles de la communauté sont décidées collectivement et chacun se doit de les respecter sous peine d'être expulsé. Lemos note que l'esprit communautaire est fortement implanté dans le coeur d'Internet; "On est en train de voir le développement d'un "écosystème" auto-organisant, informationnel et communautaire dans le nerf de l'infrastructure technique de communication." (LEMOS, 1994, page 257.). En ce sens, il affirme qu'il existe un "activisme" fort. Il illustre son propos avec les échanges autour de problèmes politiques comme le massacre de Tien Anmen et la Guerre du Golfe. La rapidité de circulation de l'information ajoutée à la liberté d'expression a transformé Internet en lieu privilégié pour l'information alternative au messages officiels des médias traditionnels. L'intérêt pour l'action et le changement est profondément ancré dans l'esprit de la communauté globale sur Internet.

Lemos affirme qu'il faut un nouveau paradigme pour expliquer les communautés virtuelles. La définition moderne d'une communauté fait appel au contrat social, aux institutions, à la rationalité et à la productivité. Avec les communautés virtuelles, on retrouve une nouvelle forme d'appartenance à une communauté, un échange à distance où l'identité de chacun est cachée derrière un masque. D'une part, l'engagement dans une relation est plus superficiel puisque la culture post-moderne permet le passage éphémère d'un groupe à l'autre; "... le projet commun, compris dans la modernité comme l'engagement politique, laisse la place à des intérêts ponctuels et communs, ancré sur la sympathie et le plaisir esthétique, ayant son épuisement dans l'action quotidienne." (LEMOS, 1994, page 258). Ensuite, la notion de territorialité est confrontée dans ce type d'échange qui n'est plus basé sur la "proximité écologique" (G. H. Mead) mais plutôt sur une "territorialité symbolique" (Lemos). Bref, nous passons à une "culture du sentiment" (M. Maffesoli); "Ainsi, l'institutionnalisation se transforme en tribalisme, le contrat en objectifs ponctuels, la positivité en non-finalité et l'utopie en quotidien le plus urgent." (LEMOS, 1994, page 258). Ainsi, Lemos, compare les communautés virtuelles à des tribus liant des mythes et rites simples à des technologies de pointe.

L'avènement des communautés virtuelles a permis la naissance de nouvelles formes de regroupement issue de l'union entre la culture et la technique. Dans la culture contemporaine, la technique a été récupérée dans la culture; c'est l'appropriation technique au quotidien. Ainsi, la technologie permet aujourd'hui d'exprimer le mythique, le jeu, l'aventure et le plaisir plutôt que la simple rationalité technique. Lemos discrédite le courant qui oppose la technique et la culture. Ce courant donne une vie autonome à la technique et la considère comme en dehors du champs de l'activité humaine. Il croit plutôt que la technique doit être analysée comme une des facettes de la culture. La modernité a justement été imprégnée de cette coupure et a donné naissance à un débat entre ceux pour qui la technique représentait le progrès par la rationalisation de la culture, et ceux pour qui elle incarnait la déshumanisation. Pour Lemos, la "cyberculture" vient aujourd'hui bousculer le système technicien que l'on voyait autrefois comme un système indépendant de la culture. Lemos qualifie de "vitalisme" cette insertion de la vie sociale à travers la technique. Les communautés virtuelles sont le résultat de cette union entre la culture post-moderne (éphémère, esthétique, tribale) et la technique (rationnel). Cette sociabilité nouvelle développe un système culturel communautaire, activiste et anarchique dans lequel la liberté est l'ultime valeur.





GLOSSAIRE


Activisme
1. Attitude morale qui insiste sur les nécessités de la vie et de l'action, plus que sur les principes théoriques. 2. Propagande active au service d'une doctrine. (Larousse, 1983)


Usenet
Réseau parallèle à Internet configuré pour permettre des discussions en direct entre plusieurs participants autour de thèmes. Ce qu'on appelle les groupes de nouvelles (newsgroups) sont en fait les groupes de gens qui discutent sur un des milliers de fils de discussion sur une problématique particulière.






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